Pap Ndiaye sur l’expo « Le Modèle noir » : « Je suis et reste frappé par la dignité des personnes »

S’exprimant sur l’exposition du musée d’Orsay, l’historien Pap Ndiaye, auteur de « La Condition noire » assure que ce sont les modèles eux-mêmes qui ont modifié la représentation des Noirs dans les beaux-arts.

Le corps est politique et sa représentation l’est encore plus. L’exposition*, qui se tient au musée d’Orsay jusqu’au 26 juillet 2019, interroge avec acuité la représentation du corps noir, de la Révolution française à l’abolition de l’esclavage en 1948, de la révolte de Saint-Domingue en 1791 à la conceptualisation de la négritude. Deux siècles de foisonnement politique et d’irruption de « la question noire » que l’art est venu illustrer, accompagner, anticiper parfois.

L’exposition en tant que telle

Le corps et la personne noire comme signifié et signifiant se délient au long de l’exposition, organisée en avancées chronologiques qui permettent de mieux saisir l’évolution de la représentation du modèle noir dans toute sa singularité. Son individualité, aussi. Car l’exposition ne prétend surtout pas à la représentation des Noirs perçus comme corps social. Seule la personne noire est mise en lumière, qu’elle pose seule ou avec un modèle de couleur blanche. Le choix des toiles magnifie aussi le modèle, le rend à l’humanité entière, dont l’esclavage et le racisme l’avaient exclu. Le titre de l’exposition, « Le Modèle noir », est au singulier. En cela aussi il individualise chaque personnage représenté. Chacun nous interpelle aussi individuellement. En cela le regard du visiteur sur le modèle se fait tout aussi politique que le corps représenté.

Un spectateur devant l’oeuvre “Patchwork Quilt” (1970) de Romare Bearden.

© FRANCOIS GUILLOT / AFP

L’exposition met aussi en lumière la relation du modèle noir avec l’artiste qui le peint. La vision politique de ce dernier, aussi. Certaines toiles, par la seule représentation du modèle noir, milite discrètement mais aussi concrètement pour l’abolition de l’esclavage puis contre le racisme.

Du discours sur l’Orient à celui sur le Noir

À la vue de ces toiles, on songe évidemment aux théories sur l’orientalisme développées par Edward Saïd. Dans cet essai fondamental, l’intellectuel américano-palestinien montrait comment l’Orient avait été aussi la création de l’Occident, surtout à travers les arts. Car l’art, là aussi, était évidemment politique. Le discours sur l’Orient révélait plus en creux de l’Occident qu’il ne disait quelque chose de cet Orient qui de fait n’existait pas, sinon sur les toiles d’odalisques. Ce que voulait montrer Saïd est que le portrait fait de l’autre disait plus de soi, caricature ou inversion de sa propre image. Une dialectique de fantasmes et de représentations émergeait alors qui pèsera sur le politique et les rapports réels de l’Occident avec le monde arabo-musulman.

Apprendre encore plus des modèles peints

Si elle prend a priori le chemin de la thèse de construction fantasmée de l’autre développée par Saïd, l’exposition « Le Modèle noir » réussit le tour de force de finir par dire plus des modèles peints que de ceux qui les ont représentés. S’il y a fantasmes du corps noir exposé, sous forme de caricature ou de pure corporalité, l’être humain noir ne disparaît jamais. S’imprègnent sur nos rétines ces visages souvent méditatifs, pensifs, interrogateurs aussi. Modèles noirs qui ont prêté leur corps aux pinceaux de l’artiste. Lequel saisit alors autre chose, la tranquille humanité de ces modèles. Certes, le regard de l’Occident sur le modèle noir est donné à voir ici. Mais, au-delà, c’est aussi la possibilité d’un regard du modèle noir sur l’Occident qui est suggérée en creux. Jeu de miroirs qui entraîne aussi le visiteur dans l’interrogation fondamentale de l’altérité. En cela, cette exposition est une véritable déambulation politique.

 “La Revue negre” est un spectacle musical créé à Paris en 1925 par l’affichiste Paul Colin.

© FRANCOIS GUILLOT / AFP

D’Alexandre Dumas à Joséphine Baker, de l’acrobate Miss Lala au clown Chocolat, de Delacroix à Manet, des photographies de Nadar à la nostalgie édénique du Douanier Rousseau, l’exposition offre une approche pluridisciplinaire également intéressante. Pour Le Point Afrique, Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po et membre du comité scientifique qui a présidé à l’exposition, en revient sur quelques temps forts.

Le Point Afrique : quel est le fil rouge de cette exposition ?

Pap Ndiaye : Le fil est rouge est la représentation des Noirs à partir du moment où la Révolution française, l’abolition de l’esclavage ainsi que la révolution haïtienne posent une nouvelle question qui est celle de la libération des esclaves. Cela est central pour la première partie de l’exposition. Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’exposition aborde les représentations racistes de la presse populaire prégnantes. Ce sont par exemple les caricatures de type Banania. Pourtant, à l’observation de certaines toiles de l’exposition, en dépit de leur ambivalence, on est très loin de cette caricature. Ce qui frappe, c’est précisément la dignité des personnes représentées, leur beauté et la gravité des visages. Je suis et reste frappé par la dignité des personnes, car je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi visible. Ces toiles sont très loin des caricatures insistant sur les traits physiques noirs en stéréotypes. Si on observe la partie de l’exposition consacrée à Alexandre Dumas, on note ainsi le contraste entre les portraits de l’écrivain et les caricatures parues dans la presse populaire de l’époque. Dans le journal Charivari, par exemple, il est présenté sous les traits d’un cannibale, des cheveux énormes, des traits simiesques. Une des raisons de ces caricatures, qui n’est pas la seule, est que, du côté des caricatures, le modèle noir est représenté uniquement de façon fantasmée. Mais pour ce qui concerne les toiles exposées se devine une relation entre l’artiste et le modèle.

Quelle était cette relation ?

C’est une relation humaine. Les peintures sont d’après modèle, avec des heures de pause qui créaient forcément un lien. Une des forces de l’exposition est d’avoir essayé de nommer ces modèles. Par exemple Joseph, il était modèle professionnel et a été peint par Géricault pour Le radeau de la Méduse. Mais, pour d’autres modèles, retrouver leur nom fut plus difficile. Ainsi, le tableau de Marie-Guillemine Benoist, Le Portrait de Madeleine, s’est d’abord appelé en 1800 Portrait d’une négresse puis a été exposé au Louvre sous le nom de Portrait d’une femme noire. Grâce à des recherches, on a pu déterminer qui était ce modèle pensif : elle s’appelait Madeleine et venait de la Guadeloupe. On a choisi alors de renommer ce tableau. L’un des objectifs de cette démarche est de redonner une identité à des personnes qui ne sont pas nommées ou identifiées en dehors de leur apparence raciale. Prenez le célèbre tableau de Manet, Olympia : on sait beaucoup de choses sur le modèle nu qui toise le spectateur. Mais on sait peu de choses sur le modèle noir qui tient le gros bouquet de fleurs. Il s’agit du modèle Laure. Elle venait des Antilles et était modèle occasionnel. Nous avons retrouvé et exposé un petit carnet de Manet dans lequel il a noté l’adresse de Laure, rue Vintimille. Le cadastre indique sa présence. Elle faisait partie de ce Paris populaire, ce petit peuple de couturières, vendeuses et modèles du Paris impressionniste.

L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848 est un tableau du peintre français François-Auguste Biard réalisé en 1848.

© FRANCOIS GUILLOT / AFP

La toile de François-Auguste Biard L’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises le 27 avril 1848 est très ambivalente…

C’est effectivement une toile qu’il faut prendre avec beaucoup de recul, car elle semble indiquer que la libération des esclaves a été accordée par la République à des esclaves qui s’exclament, sur la toile, de surprise et de reconnaissance. En réalité, avec la révolution de 1848, la Guadeloupe et la Martinique sont aussi à feu et à sang. La libération d’avril 1848 arrive à un moment où les esclaves l’avaient déjà obtenue par leur propre lutte. Cette libération sanctionne par le droit une situation de fait. On est donc très loin de ce que représente ce tableau, scènes de gratitude devant les anciens maîtres blancs, avec au premier plan une femme à genoux qui remercie ses maîtresses blanches, eux-mêmes visiblement contents de cette liberté accordée. On est très loin de la réalité historique qui semble entendre que tout le monde avait alors approuvé l’abolition. Ce tableau a évidemment une dimension politique qui veut convaincre et dire l’histoire officielle.

L’orientalisme vient aussi se télescoper parfois avec des représentations de modèle noirs, notamment les toiles de Delacroix à Alger. Le corps noir et le corps arabe sont montrés de façon différente…

Une partie de l’exposition aborde en effet cette question de l’orientalisme. Cette toile de Gérôme, par exemple, À vendre, esclaves au Caire, représente une femme arabo-berbère toute nue, debout, et une femme noire assise et dénudée jusqu’à la taille. Deux types de femmes donc typiques de l’imaginaire orientaliste, la femme arabe et la femme subsaharienne. Il me semble que les symboles d’asservissement de la femme noire sont plus explicites que pour la femme arabo-berbère. Dans ce tableau de Gérôme, la femme noire porte un anneau de métal autour du cou qui symbolise l’assujetion. La femme arabe est debout, nue, offerte, mais sans ce symbole visible. J’ai l’impression que l’érotisation de la femme arabo-berbère est plus accentuée que l’érotisation de la femme noire.

L’historien Pap Ndiaye a été frappé par la dignité qui se dégage des modèles noirs.

© MEHDI FEDOUACH / AFP

L’exposition montre aussi, à travers diverses études, l’évolution du projet monumental de Géricault, Le radeau de la Méduse. Le peintre a peint sur cette œuvre trois personnages noirs qui n’étaient pas présents sur les études premières. Pourquoi ?

Pour ce tableau, Géricault se renseigne beaucoup. Il va interroger les rescapés. Il fait même construire dans son atelier un modèle du radeau pour le peindre au mieux. Une préparation incroyable. Dans les premières études, aucun personnage noir n’apparaît. Puis il en introduit trois. Trois Joseph de fait qui posent pour tous. Il place l’un des personnages au sommet, agitant un chiffon rouge. Cela renvoie à la présence de ces hommes noirs sur ce bateau, La Méduse, qui emmenait le gouverneur sur les côtes du Sénégal à une époque où l’esclavage existait encore. Ce personnage noir agite ce chiffon comme s’il agitait un signe de liberté. Il est actif et puissant, alors que les autres rescapés sont moribonds. Or on connaît les convictions abolitionnistes de Géricault. Sans faire de ce tableau un brûlot contre l’esclavage, il reste qu’il a une vraie dimension politique. Beaucoup de peintres de l’époque avaient des convictions abolitionnistes et peignaient avec un engagement discret mais réel.

Autre figure de l’exposition, Joséphine Baker. Un petit film la montre dansant et grimaçant. Pourquoi elle qui a pu accompagner Martin Luther King s’est-elle pliée aux stéréotypes exotiques ?

Joséphine Baker a eu une vraie intelligence politique. Elle ne s’enlaidit pas même si elle louche, fait des grimaces, gonfle les joues. Ce faisant, elle met à distance les stéréotypes. Elle s’éloigne de ce qu’elle fait au fond. Elle fait surtout le pitre avec les seins nus et les plumes d’autruche dans un décor de carton-pâte, les palmiers aussi et parfois un pagne de bananes. Mais ce qui fait qu’elle sort du stéréotype est qu’elle accentue le cliché et se fiche du spectateur. Elle renvoie aux spectateurs quelque chose de la caricature et s’en éloigne alors. Elle le fait, mais n’y croit pas. Elle se moque gentiment de ceux qui la regardent. La suite a confirmé son intelligence politique. Elle arrive en 1925 à Paris, elle remplace une chanteuse des Folies Bergère. Cette Américaine s’est bien coulée dans les stéréotypes français de la femme noire. Elle n’est pas sexuelle, elle fait le pitre. Dans les troupes américaines, il y avait toujours une danseuse qui était décalée. C’est une forme de new burlesque avant l’heure, où, par exemple, on peut voir des spectacles de strip-tease féministe. Le new burlesque transforme le spectacle avec ce retournement politique.

* « Le Modèle noir, de Géricault à Matisse », jusqu’au 21 juillet au musée d’Orsay, sera présenté dès septembre au Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe.

Source : Le point d’Afrique

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