Le coronavirus de Wuhan, sombre présage du Nouvel An chinois

Apparue au centre du pays à la veille de l’année du rat, la mystérieuse pneumonie révèle la profonde défiance de la population et la fébrilité des autorités de Pékin.

Dans les rames bondées du métro de Hongkong, les visages ont changé de couleur. Finies les muselières noires qui dissimulaient le visage des manifestants ces derniers mois. Cette semaine, les habitants de la cité autonome chinoise se sont parés en masse de masques hygiéniques bleus ou verts. L’inquiétante nouvelle de l’épidémie apparue fin 2019 dans la ville de Wuhan, au centre du pays, s’est en effet répandue comme une traînée de poudre.

Les services sanitaires et les sommités des facultés de médecine ont bombardé les médias de conseils de prévention. Ce mercredi, la secrétaire à la santé du gouvernement de Hongkong a précisé que ses services préparaient des camps de quarantaine dans des camps de vacances à la périphérie de la ville, pour les personnes ayant été en contact avec des malades. Toux, fièvre, difficultés respiratoires – symptômes communs à une banale grippe ou une bronchite – sont guettées partout, que ce soit chez les voyageurs en provenance du continent, ou même chez des politiciens locaux, tel Matthew Cheung, numéro deux du gouvernement hongkongais, raillé pour avoir eu la gorge trop sèche dans son dernier discours.

400 cas confirmés, 9 morts

Pourtant, à ce jour, aucun patient frappé par cette nouvelle pneumonie n’a encore été repéré dans la « région administrative spéciale », malgré une étroite surveillance dans les hôpitaux, qui testent chaque jour une dizaine de « cas suspects », autrement dit toutes les infections pulmonaires de personnes ayant été en contact avec des habitants de Wuhan ou s’étant récemment rendues sur place.

Officiellement identifié début janvier, ce nouveau coronavirus, qui répond au doux nom de 2019-nCoV, est un cousin du Sras (Syndrome respiratoire aigu sévère, SARS-CoV) qui avait fait 800 morts en 2002-2003. Au dernier bilan, 440 cas de 2019-nCoV ont été confirmés par des tests depuis le 31 décembre 2019, en très grande majorité dans la province de Hubei, dont Wuhan est la capitale, mais aussi à Pékin, Shanghai et dans la province du Guangdong, ainsi que dans des pays voisins, Corée du Sud, Japon, Taïwan et Thaïlande. Un premier cas aurait été identifié aux États-Unis, selon le New York Times. L’épidémie, encore à un stade très précoce, a pour l’instant fait neuf morts, tous à Wuhan.

Suivant des modèles de propagation développés par des laboratoires spécialisés dans les épidémies, les cas confirmés seraient cependant bien en deçà de la réalité : d’après des chercheurs britanniques, le nombre total de personnes infectées pourrait avoir atteint 1 700 dès le 12 janvier – au minimum 1 300 –, a tempéré pour sa part Yuen Kwok-yung, professeur de la faculté de médecine de l’université de Hongkong et vétéran de la lutte contre le Sras, en conférence de presse lundi. Une réunion d’urgence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) convoquée ce mercredi devra déterminer s’il s’agit d’une urgence sanitaire internationale de premier plan.

« Nous voiler la face ne fera qu’empirer l’épidémie »

Si ce début d’épidémie en Chine déclenche une telle alerte, à la limite de la psychose, c’est d’abord qu’il réveille le douloureux souvenir du Sras, dont l’apparition, dans cette même région de Wuhan, avait en son temps été étouffée par les autorités chinoises. Le retard dans la réaction sanitaire avait permis au virus de gagner inaperçu l’ancienne colonie britannique, où il avait finalement été découvert et avait fait plus de 200 morts. Bis repetita ? Début janvier 2020, alors que les premiers cas étaient déjà traités dans les hôpitaux de Wuhan, des habitants de la région ont été arrêtés et accusés par les médias officiels de répandre une « fausse rumeur » sur un « nouveau Sras ». Cette réaction initiale a inévitablement démultiplié la défiance de la population chinoise envers leurs services sanitaires et leurs dirigeants.

Depuis, l’État central semble avoir pris conscience du risque politique d’un manque de transparence. « Chang An Jian », un compte sur les réseaux sociaux du gouvernement, a envoyé ce lundi 20 janvier un message ferme aux cadres locaux : « Quiconque retardera et dissimulera délibérément les signalements de cas par intérêt personnel sera cloué au pilori de la honte pour l’éternité […]. Nous voiler la face ne fera qu’empirer l’épidémie. Cela pourrait transformer une catastrophe naturelle contrôlable en une catastrophe extrêmement coûteuse créée par l’homme. »

Pour Pékin, le virus est en fait un défi à sa politique de modernisation du pays. Métropole encore relativement isolée à l’époque du Sras, Wuhan, aujourd’hui 11 millions d’habitants, est devenu un hub aéroportuaire autrement plus important, connecté au reste du monde par 60 lignes aériennes internationales, comprenant des vols directs pour New York, San Francisco, Sydney, Paris et Londres. Dans le même temps, d’importants moyens ont été affectés aux risques d’épidémie, mais ils sont assortis de lourdes procédures qui, selon des sources citées par le South China Morning Post, ralentissent les diagnostics.

La symbolique politique de Wuhan et du Nouvel An

L’imminence des festivités du Nouvel An lunaire, célébré à partir du 25 janvier dans tout le pays, impose à Pékin une gestion exemplaire. Cette période de réunions familiales devrait amener plusieurs centaines de millions de Chinois à se déplacer d’une région à l’autre, et 7 millions à séjourner à l’étranger, d’après les chiffres communiqués par des médias d’État. « Ce nouveau coronavirus arrive en un temps et un lieu particuliers, qui expliquent la fébrilité des autorités sanitaires chinoises et internationales », rappelle Frédéric Keck, directeur de recherche au CNRS, et directeur du laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France.

Pour ce sinologue, qui a étudié la grippe aviaire, l’autre grande épidémie chinoise des années 2000, ces questions sanitaires ont à l’évidence un sous-texte politique : « Le Nouvel An chinois est à un moment de circulation intense des personnes et des animaux, ce qui favorise la diffusion de l’épidémie, et Wuhan est une ville ouvrière et militaire très dense où a commencé la Révolution chinoise en 1911. » C’est en effet dans cette capitale provinciale que Sun Yat-sen, le père de la République chinoise, lança la révolte qui conduisit l’année suivante à la destitution de l’empereur. Comme capitale temporaire de la République de Chine, la ville eut par la suite une place centrale dans les premières années du Parti communiste chinois.

L’importance politique prise par la crise du Sras au début des années 2000 avait aussi tenu à cet épicentre très particulier. « Chaque nouvelle épidémie », conclut Frédéric Keck, « est perçue par le pouvoir chinois comme un signal qui, s’il est mal interprété, peut conduire à une révolution (« geming » en Mandarin), ce terme signifiant aussi « changement du mandat céleste ».

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