Khaled Igué : « L’heure de l’Afrique a sonné ! »

ENTRETIEN. Ce Franco-Béninois au parcours riche clame haut et fort sa foi en l’Afrique dans un ouvrage à publier. Il en explique les raisons.

Propos recueillis par Malick Diawara

« Il n’y a pas d’âge pour contribuer au développement et à la richesse de l’Afrique, ou pour jouer son rôle de citoyen », dit Abdou Diouf, l’ex-président du Sénégal de 1981 à 2000 et ancien secrétaire général de la Francophonie de 2003 à 2015, qui a accepté de préfacer l’ouvrage* de Khaled Igué, L’Heure de l’AfriquePour un développement durable et inclusif. « Les élites africaines ont pleinement conscience des enjeux d’ampleur historique » qui les attendent, indique Hervé de Charrette, ancien chef de la diplomatie française de mai 1995 à juin 1997 dans les gouvernements d’Alain Juppé sous la présidence de Jacques Chirac, qui a lui aussi participé à la préface à deux visages, nord et sud, du livre de Khaled Igué publié aux éditions Hermann. Voilà qui pose le cadre d’une Afrique que tout le monde s’accorde à considérer comme le continent à suivre en ce XXIe siècle. Cette Afrique-là, Khaled Igué en est habité. Il en parle avec le cœur, mais aussi avec la raison. Et c’est tout l’intérêt de cet ouvrage qui, au-delà de l’autocritique sincère du continent qu’il se permet à la lumière de l’histoire des Africains et de leurs diasporas, fait des propositions pour amener le continent à se réaliser et à réaliser le rêve de rassemblement et d’union prôné par les fédéralistes africains et les panafricanistes.

Né au Bénin en 1983, Khaled Igué, son auteur, se définit comme un « pur produit de la combinaison gagnante entre l’amour et l’ambition des parents, les capacités de l’enfant et la méritocratie républicaine française ». Ingénieur de génie civil de l’Institut national des sciences appliquées de Strasbourg, Khaled Igué a passé une année à Chicago à l’Illinois Institute of Technology. Cela lui a ouvert, à partir de 2009, les portes d’Areva où ses responsabilités, jusqu’en 2015, l’ont conduit en Finlande puis au Niger. Parallèlement, il a trouvé le temps de décrocher un master en sciences économiques, un MBA en management de l’université de Paris-1-Panthéon-Sorbonne et, enfin, un master en affaires publiques (« Potentiel Afrique ») à Sciences Po Paris. Consultant à Eurogroup Consulting, directeur des partenariats publics et institutionnels à OCP Africa puis associé chargé de l’Afrique à la banque d’investissement et de développement B & A Investment Bankers, au-delà d’un parcours professionnel riche, Khaled Igué est fortement présent sur d’autres champs. C’est ainsi qu’en 2012 il a créé le Club 2030 Afrique, un think tank dont le sujet principal est l’Afrique. Les différents travaux dans lesquels il s’est impliqué lui ont permis d’être désigné en 2016 Emerging Leader par la German Marshall Fund des États-Unis, en 2017 Young Leader par la Fondation Africa France, en 2018 Young Global Leader par le World Economic Forum, d’être à l’initiative de la Déclaration Africa 2030 pour la jeunesse et l’entrepreunariat, de devenir membre du conseil d’administration de Women in Africa et du conseil d’orientation du Forum des Diasporas africaines. Enfin, d’être cofondateur en 2019 de la French African Foundation qui s’inscrit dans le sillon de la Fondation Africa France. Il s’est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : D’où vous est venu le besoin de clamer « l’heure de l’Afrique » ?

Khaled Igué : Le progrès social a été de toute l’histoire de l’humanité l’œuvre d’une jeunesse engagée. La proclamation de L’Heure de l’Afriqueme vient tout simplement de la conviction que ma génération éduquée en masse a une mission, et que celle-ci ne pouvait se réaliser que s’il y a une prise de conscience collective ; et comme le disait le poète Paul Valery : « Le meilleur moyen de réaliser ses rêves est de se réveiller. » Ainsi, je proclame que l’heure de l’Afrique a sonné !

Le titre de votre livre appelle trois niveaux de questions : qu’a été l’Afrique jusque-là ? Qu’est-elle aujourd’hui ? Vers quoi va-t-elle ?

Souvent l’on parle de l’Afrique comme si l’histoire du continent avait commencé par l’esclavage, grave erreur ! La grandeur du continent existait depuis des siècles avant J.-C., c’est ainsi que nous avions connu le Pays de Pount et le royaume Damat dans la corne de l’Afrique en 900 av. J.-C. L’Afrique a été un grand continent par son influence dans le monde, elle est devenue à la suite de l’esclavage et de la colonisation un continent sous influence et elle vit sa période de grande transition où tous les enfants d’Afrique, peu importe où ils vivent dans le monde, devront faire le nécessaire pour sa grandeur et son influence retrouvées dans le monde nouveau que nous vivons.

Qu’est-ce qui dans son passé a empêché l’Afrique de vivre son heure ? Qu’est-ce qui dans un proche avenir le lui permettra ?

D’une part, la connaissance par ma génération de l’histoire du continent et, d’autre part, l’accès illimité à l’information et au savoir. C’est ce qui fera la différence… Je lisais les archives de la fin de la colonisation en Afrique de l’Ouest et j’y ai vu ceci : En 1958, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Dahomey et la Haute Volta (l’actuel Burkina Faso) avaient décidé de s’unir pour créer un État fort. Mais le projet a échoué parce qu’une puissance occidentale, sans la nommer, a décidé dans son intérêt que cela ne devrait pas voir le jour. Ceci peut ressembler à de la science-fiction, mais c’est la triste réalité. Mais, aujourd’hui, cette envie d’unité est plus que jamais présente, pas sous la forme d’un seul État, mais avec une volonté de parler d’une même voix.

Si on vous demande de définir l’Afrique aujourd’hui, que direz-vous ?

On peut voir le verre à moitié plein ou le verre à moitié vide. Moi j’ai décidé de le voir à moitié plein et de passer chaque jour du reste de ma vie à essayer de remplir l’autre moitié du verre. Je dirai donc que l’Afrique est un continent d’espérance, nous avons une démographie exceptionnelle, jamais vue dans l’histoire de l’humanité, l’âge médian en Afrique est autour de 15 ans alors qu’il est de 40 ans en Europe. Nous avons une jeunesse qui commence à être éduquée en masse. Cette jeunesse crée elle-même ses emplois avec l’entrepreunariat. Nous commençons à voir dans plusieurs pays l’État de droit s’installer, même si c’est encore perfectible, et les peuples demandent aux dirigeants de rendre des comptes ; tout ceci nous conduira vers un renouveau et une nouvelle forme de souveraineté.

Khaled Igué parmi une partie de la première promotion des Young Leaders AfricaFrance qui se sont retrouvés à Paris, avant une session africaine à Abidjan, Nairobi et Tunis en octobre 2017.

Pour se réaliser pleinement, l’Afrique a besoin de relever des défis sur les plans humain, économique, politique, social, culturel, artistique et technologique. Pouvez-vous nous dire dans chacun de ces plans, le défi qui vous apparaît le plus important ?

Sur le plan humain, c’est simple, plus d’éducation, au niveau de toutes les couches sociales. Sur le plan économique, une redistribution plus juste des richesses pour un développement plus inclusif. Sur le plan politique, un système politique porté par le peuple, on dira une démocratie assumée si on peut l’appeler ainsi. Sur le plan social, une certaine forme de sociocratie dans l’organisation où chacun participe à son échelle aux grands changements de la société. Sur le plan culturel, une valorisation exceptionnelle des cultures et savoirs endogènes.

Il y a une dimension essentielle que nous n’avons pas abordé et à laquelle la conjoncture et la nature des conflits au Sahel donnent tout son sens : celle liée à la capacité de conserver son modèle de société y compris militairement… Comment l’Afrique doit-elle s’y prendre pour mieux organiser sa défense ?

Les défis auxquels nous faisons face aujourd’hui sur le plan sécuritaire ne peuvent être résolus par nos pays de façon isolée. Il nous faut unir nos forces et créer à l’échelle sous-régionale et régionale des unités de défense commune. Ceci aurait dû être effectif depuis des décennies. Sur ce plan, nous avions accusé un grand retard et nous en payons les conséquences. Nous vivons aujourd’hui un moment de grand basculement et la souveraineté des États africains sera mise à rude épreuve par des groupes armés ou des terroristes, comme dans le Sahel, et seule la capacité collective des pays fera la différence. Et seule cette volonté commune nous permettra de sauvegarder nos acquis sociaux et militaires.

Et si vous partagiez avec nous le « rêve d’Afrique » que vous avez exposé dans votre livre ?

Je l’ai appelé les « Afriquiades ». J’ai imaginé quelque chose à mi-chemin entre les olympiades de Pierre de Coubertin et l’Interceltique des jeunes de Lorient. J’ai imaginé 21 jours de manifestation qui, tous les deux ans, feraient escale dans un pays africain qui aurait candidaté à l’image des Jeux olympiques pour accueillir les Africains de toutes origines et les diasporas africaines. Cette manifestation serait faite de musique, de carnaval, de sport, de jeux, de partage de culture, d’agoras de science, de politique, d’affaires, d’art, etc. Ces Afriquiades seront sous l’égide d’une grande organisation du type CIO (Comité international olympique). Ce sera le lieu d’émergence de projets communs, de production de connaissances précieuses pour les générations futures. On y déciderait de toutes les actions à mener pour une meilleure connaissance des uns et des autres. Puis un jour émergerait comme une suite logique une diaspora africaine, parce que la diaspora ne se proclame pas, elle se construit et elle construit surtout ce qu’elle a laissé derrière elle.

« L’heure de l’Afrique. Pour un développement durable et inclusif » : quelques bonnes feuilles pour comprendre

« L’histoire de l’Afrique est singulière en tous points de vue. Mais ceci doit être dit pour une seule raison. Il ne s’agit absolument pas de revenir vers le passé, de réclamer je ne sais quelles réparations ou un quelconque mea culpa. De toute éternité, l’histoire de l’humanité a été régie par la loi du plus fort. Les traites négrières ou encore la colonisation dont certaines nations ont été victimes sont la suite logique de victoires militaires. Puis vient le jour où on se libère de façon directe, en prenant les armes, ou indirecte, par la non-violence et l’action politique. Les nations africaines ne sont plus sous le joug direct d’un quelconque maître. On parle souvent de néocolonialisme. On parle aussi de post-colonialisme. Mais nous pensons qu’il s’agit avant tout d’un problème de construction identitaire après la domination et la déshumanisation qui s’ensuit. Nous pensons qu’il faut s’émanciper de cet esclavage mental que dénonçait Bob Marley, sortir de l’aliénation postcoloniale. Et c’est le plus difficile. Mais nous y sommes engagés. Cette quête d’identité entraîne de nombreux corollaires parmi lesquels la constitution d’une diaspora et, en ce qui concerne l’Afrique, le lien nécessaire à rétablir avec les afro-descendants des traites.

Aujourd’hui, notre continent doit s’arrimer à son siècle. Il n’aura aucune excuse s’il ne réussit pas cette mutation. Personne ne le fera à sa place. Il doit le faire avec ses moyens, sans attendre de l’aide extérieure. Il doit le faire malgré les pressions contradictoires des puissances dont il se serait bien passé, entre ces nouveaux convertis qui voient en lui l’avenir de l’humanité et ceux qui n’y voient qu’un continent sans espoir. Il doit réussir son parcours en oubliant cet oxymore généreux et encombrant que l’on nomme aide au développement, maintenant que l’on commence enfin à comprendre – le président ghanéen et avant lui Dambisa Moyo l’ont si bien exprimé – que l’on n’aide pas un continent ou une nation à se développer, que c’est une tâche qui incombe aux seuls concernés.

Bien sûr, les nations se doivent une certaine forme de solidarité pour une coexistence pacifique et humaine. Cette solidarité doit s’organiser entre pairs et non pas dans une logique verticale. L’Afrique doit se développer en trouvant sa voie, sans prêter l’oreille à ces analyses bancales qui la comparent aux uns et aux autres, toujours pour souligner ses tares, son retard, ses faiblesses.

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