Tech africaine : levée record de 2 milliards de dollars US en 2019

EXCLUSIF. Selon le rapport annuel de Partech Africa sur le capital-investissement en Afrique, les levées de fonds ont augmenté de 74 % par rapport à 2018.

Par Samir Abdelkrim*

La tech africaine a raflé la mise en 2019. Les start-up africaines ont fait tomber dans leur escarcelle plus de 2 milliards de dollars selon Partech Africa. Devenu depuis 2017 le baromètre de référence du secteur, le rapport annuel Partech Africa – qui dispose aujourd’hui de bureaux à Dakar et Nairobi – décrypte le paysage du capital-investissement africain en compilant des dizaines de milliers d’informations recueillies et vérifiées directement sur le terrain. « Nous réalisons un travail sur l’écosystème qui nous permet de drainer l’information. Quand on recueille une information, on appelle systématiquement nos partenaires », détaille Cyril Collon, General Partner de Partech Africa. La structure qu’il codirige avec le Sénégalais Tidjane Dème reconnaît que ses propres hypothèses de départ ont été très vite dépassées, avec deux années d’avance. Les fondateurs du fonds plaçaient à 2020 le franchissement symbolique du milliard de dollars, seuil qui sera franchie dès 2018 comme le reconnaît non sans une pointe de malice Cyril Collon : « Tout s’accélère. Nous avions pressenti cette trajectoire, mais elle va beaucoup plus vite. »

Le growth stage s’installe, l’amorçage se densifie

Premier enseignement majeur de l’étude qui confirme la maturité du secteur : les levées réalisées par les start-up se densifient, tant au niveau du flux que du stock. Le nombre de start-up ayant levé des fonds s’établit à 234 en 2019 contre 146 en 2018, le plus souvent auprès de fonds d’amorçage. Partech Africa note ainsi une très forte poussée du financement obtenu en Seed (+ 91 %) comme en Série A (+ 125 %). Un engouement renouvelé qui témoigne de la volonté croissante des investisseurs à accompagner très tôt les jeunes pousses prometteuses en Afrique comme le souligne Cyril Collon : « C’est une excellente nouvelle. Les investisseurs se disent qu’aujourd’hui, il y a des opportunités fortes à se positionner très tôt sur ce type de sociétés où la lecture est parfois encore difficile et où la monétisation commence à peine, et c’est très positif. »

La synthèse du rapport Partech Africa 2019.

© Partech Africa

Côté fonds de croissance, les Séries B plus matures et le Growth confirment le rythme soutenu affiché ces trois dernières années, avec respectivement 25 et 19 transactions, pour des volumes de tickets investis en progression de + 78 % en Série B (488 Millions d’USD) et + 51 % en Growth (912 millions USD). Et ce n’est que le début pour Partech Africa qui anticipe des réactions en chaîne à tous les niveaux : « On arrive aujourd’hui à avoir, non plus de manière anecdotique, mais de façon récurrente et cohérente, un nombre important de deals majeurs qui structurent la tech africaine et ont un impact transformatif sur l’économie. »

L’Égypte décolle, le Nigeria s’affirme en leader des fintech

Autre évolution de fond, la diversification géographique des pays les plus attractifs aux yeux des capitaux-risqueurs. Le trio historique de tête Nigeria-Kenya-Afrique du Sud est bousculé par l’Égypte qui dépasse même le Nigeria en nombre de transactions (47 deals enregistrés en 2019 contre 38 en 2018) et l’Afrique du Sud en termes de montant total investi (211 millions USD en 2019 contre 67 millions USD une année auparavant) Le tissu entrepreneurial égyptien en pleine effervescence apparaît de plus en plus fortement dans le radar de la tech mondiale. De la start-up cairote SWWL (une marketplace qui permet de se déplacer en bus de manière collaborative) qui a levé la coquette somme de 42 millions de dollars pour s’étendre au Pakistan et au Kenya en passant par la jeune pousse égyptienne KarmSolar, spécialisée dans le Off-Grid qui a levé 25 millions d’USD auprès du français EDF Renewables Energy.

Le Kenya rétrocède une place, en arrivant 2e sur le nombre de deals (52) comme sur le volume des fonds levés (564 millions USD), tandis que l’Afrique du Sud ralentit sa progression avec 205 millions USD (- 18 %) levés mais maintient son leadership en nombre de transactions avec 66 levées. Premier pays africain francophone dans le classement, le Sénégal arrive en 8e position (6e en nombre de deals avec 6 transactions) à 16 millions d’USD. Devant la Tunisie qui cumule 8 millions d’USD d’investissements – dont 7 millions levés par la jeune pousse tunisienne InstaDeep, qui construit des systèmes basés sur l’intelligence artificielle –, et le Maroc (7 millions d’USD). En termes sectoriels, les services aux consommateurs (e-santé et e-commerce en tête) enregistrent un bond à 29,3 % du total levé, contre moins de 20 % en 2018, tandis que les services aux entreprises tombent à 16,1 % du total (contre plus de 30 % en 2018).

À noter que 54,5 % des fonds levés sont au bénéfice de l’inclusion financière (41 % pour la fintech), dont le champion continental est le Nigeria, qui lève un record de 747 millions USD en 2019, dont 62 % dédiés aux fintech révèle Partech Africa. « Le Nigeria est devenu le centre névralgique de la fintech africaine. Parce que l’on y trouve un marché très cohérent, immense, avec des perspectives de croissance extrêmement fortes, qui fait qu’il est attractif auprès des investisseurs. » En témoigne la multinationale Visa qui a mis de sa poche la bagatelle de 200 millions d’USD pour entrer dans le capital de l’entreprise nigériane Interswitch, le pionnier des paiements digitaux, créé en 2002 à Lagos.

La féminisation de la tech se renforce

Autre enseignement clé du rapport, la place de plus en plus stratégique qu’occupent les équipes féminines dans la structuration des écosystèmes africains. Pour Partech Africa, « les entreprises dont les équipes sont féminisées sont très clairement moteurs de la transformation en cours ». Les start-up qui ont levé en 2019 et dont les équipes sont féminisées enregistrent une attractivité plus forte que celle de leurs homologues masculins, avec + 72 % de croissance annuelle en nombre de deals (43) et + 35 % en volume à 264 millions d’USD. Elles représentent ainsi 17 % du total de transactions (+ 2 points par rapport à 2018).

Enfin, alors qu’ils n’étaient qu’une vingtaine en 2017, l’étude recense plus de 350 investisseurs uniques en 2019. Parmi eux, 70 investisseurs de plus en plus impliqués ont effectué au moins deux investissements à la suite, tandis que 5 d’entre eux ont réalisé plus de sept transactions chacun, à savoir 500 Startups, Algebra Ventures, Goodwell, IFC et Partech Africa. L’arrivée en force d’une nouvelle génération de Serial Investors ayant à cœur de participer à la transformation en cours de la tech africaine – et de le faire savoir – démontre que l’attractivité du continent n’a ainsi jamais été aussi forte.

* Samir Abdelkrim est fondateur du sommet EMERGING Valley et de l’entreprise de conseil StartupBRICS. Il a chroniqué sur le terrain une vingtaine d’écosystèmes numériques africains pendant 4 ans. Il en a tiré un livre, « Startup Lions, au cœur de l’African Tech ».

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