Étienne Giros : « L’Afrique, c’est l’avenir de nos enfants »

ENTRETIEN. Le 2e baromètre Cian des leaders d’opinion en Afrique a fait réagir le président délégué du Conseil des investisseurs français en Afrique.

Pour sa 2e édition, Africaleads, le « baromètre Cian des leaders d’opinion en Afrique », publié ce 7 février à l’occasion du Forum Afrique 2020 organisé par l’hebdomadaire Le Moci (Moniteur du commerce international) et le Cian (Conseil des entreprises françaises investies en Afrique) a livré certaines surprises et précisé la dimension des réalités multiples des environnements économiques africains telles que perçues par les leaders d’opinion africains.

Qu’en est-il de leur vision de l’Afrique ?

Les leaders d’opinion africains sont plutôt optimistes puisque 45 % estiment que l’Afrique a progressé depuis cinq ans et que 64 % pensent qu’elle s’améliorera au cours des cinq années à venir (+ 8 points en un an). Au milieu de cette vision positive des lendemains de l’Afrique, il y a une forte crainte qui est liée à la sécurité. En effet, pour 68 % des leaders qui ont répondu à cette étude réalisée par le cabinet Immar, la sécurité est un vrai sujet de préoccupation. C’est un bond de 28 points qui est enregistré en un an sur cette question. Sans doute, un impact de la situation dans le Sahel. Sinon, ce sont l’éducation et la formation qui apparaissent pour 48 % d’entre eux comme un défi majeur à relever.

Sur la question importante de l’intégration de l’Afrique, 70 % des leaders interrogés ont une bonne image de l’Union africaine (UA). Ce taux monte à 93 % quant à la perspective de la finalisation de la zone de libre-échange continentale africaine. Au niveau plus modeste de l’intégration de l’Afrique de l’Ouest avec la Cedeao, ils sont 81 % à trouver intéressante la démarche visant à la mise en place en 2020 d’une monnaie commune, l’éco.

Dans la relation avec les autres pays, il ressort que les États-Unis, l’Allemagne et le Canada sont les pays étrangers les mieux perçus. La France est juste derrière la Chine et le Japon. Du point de vue de l’impact bénéfique des pays étrangers, les leaders privilégient celui des États-Unis (74 %) suivi de la Chine (73 %), de l’Allemagne et du Japon (68 %), du Canada (67 %). C’est seulement après le Royaume-Uni (60 %) que la France se positionne (56 %). Au-delà, Étienne Giros s’est confié au Point Afrique.

Pour Étienne Giros, « les Français doivent mieux faire savoir ce qu’ils font de bien en Afrique ».

© Antoine Kremer

Le Point Afrique : Que faudrait-il retenir de ce baromètre des leaders d’opinion africains ?

Étienne Giros : Il y a deux idées. La première : les Africains ont grandement confiance dans leur continent. Ils pensent que la future monnaie éco et l’intégration régionale avec la mise en place de la zone de libre-échange continentale sont une très bonne chose. C’est un message optimiste. La deuxième : il y a l’émergence de nouveaux partenaires, notamment le Canada. Son image est très bonne alors que la France, elle, continue à être dans le ventre mou et n’a pas réussi à redresser la barre par rapport à l’année dernière.

Par quoi cela s’explique-t-il ?

D’abord, parce que notre relation très ancienne et notre passé pèsent sur nos relations. L’effet mémoriel y a certainement un impact. Ensuite, il y a que la France ne fait pas que du commerce. Elle est présente dans plusieurs domaines de la vie, du politique au militaire, en passant par l’éducation et la culture. Ce sont autant d’accroches pour la critique. J’y ajoute qu’il y a aussi des éléments comme la question des visas et le débat sur l’intégration qui nous desservent, et ce, d’autant qu’à côté de cela, nous autres Français ne savons pas suffisamment dire ce que nous faisons de bien. La vérité, c’est que nous faisons certainement quelquefois des erreurs en Afrique, mais aussi beaucoup de choses bien que nous ne mettions pas suffisamment en valeur.

Que pensez-vous, dans ce contexte, de l’apport de la saison Africa2020 ?

Cette saison a au fond un objectif, peut-être d’améliorer l’image de la France aux yeux des Africains, mais aussi améliorer l’image de l’Afrique aux yeux des Français. La vision claire de l’Afrique que nous avons au Cian, une vision positive, n’est pas partagée par une grande partie de l’opinion. Il faut donc partager avec elle cette idée que l’Afrique, c’est l’avenir de nos enfants.

 

Quand on dit avenir, on pense formation, éducation, transmission de connaissances et de technologie… Comment la France peut-elle faire la différence avec les autres partenaires ?

La France fait déjà beaucoup. Il faut beaucoup travailler sur l’éducation et la culture. Plus on est proche dès le jeune âge, plus on a des relations qui se développent pour la suite. La meilleure illustration est, par exemple, l’émergence du Canada dans le baromètre de cette année. À mon avis, elle est largement due au fait que beaucoup d’Africains y font maintenant leurs études, parce que c’est ouvert et parce qu’on y pratique et le français et l’anglais. Sinon, je pense qu’il faut beaucoup s’appuyer sur des projets de développement humain, d’entreprises, d’usines, d’activités locales, etc. plutôt que sur l’aide publique traditionnelle.

 

Quid des pays non francophones ? Comment la France doit-elle se positionner ?

Au regard de notre baromètre, les pays africains non francophones ont une bonne image des États-Unis et de la Chine. Pour ce qui est de la France, il est intéressant de noter que les deux premiers marchés africains de la France, en termes de volume, c’est l’Afrique du Sud et le Nigeria. Voilà qui tord le cou à une idée bien reçue qui voudrait faire croire que la France est presque essentiellement dans les pays francophones. Cela me conduit à dire que nous devrions prendre beaucoup plus de risques pour investir ces pays et insister sur l’aspect culturel qui est un atout de la France. Il faudrait développer des questions de langues, de cultures ou de distraction dans ces pays.

Pensez-vous que, souvent, il y a un mélange des genres qui conduit à imputer aux entreprises françaises ce que fait l’État français ?

Cela fait partie de l’héritage mémoriel. Dans la réalité, sur le terrain, chacun vit sa vie, même si, naturellement, le gouvernement et les entreprises se parlent. Ce qui pouvait être vrai il y a trente ou quarante ans ne l’est plus. L’explication est qu’il n’y a plus autant d’entreprises publiques qu’avant de ce côté-ci, mais aussi parce que, si avant le client principal était l’État, ce n’est plus le cas. L’ère du mélange public-privé est révolue.

 

Quel chantier faut-il lancer pour améliorer l’image des entreprises françaises en Afrique ?

Il faut d’abord que les Français disent ce qu’ils font de bien. Par exemple, la promotion du local content notamment au niveau des postes à responsabilité où il y a de plus en plus d’Africains, en tout cas pour ce qui concerne ceux qui travaillent avec des entreprises françaises. On ne peut pas dire que les autres nationalités en fassent autant, et donc nous pouvons le mettre en avant. Il y a aussi notre approche sur l’environnement et la protection de la planète, notre approche de la question des genres, celle des questions de santé et de l’éducation. Sur tous ces points, nous devons dire ce que l’on fait de bien. Ensuite, il ne faut pas se laisser dominer par des critiques qui sont injustes et parfois fausses que l’on trouve sur divers supports ou sur les réseaux sociaux. En vérité, nous devons y répondre.

Tout le monde s’accorde à dire que l’Afrique est la nouvelle frontière et que c’est le paradis pour demain. Est-ce que vous y croyez vraiment ?

J’y crois pour des raisons objectives, et pas à travers un acte de foi. Il faut quand même se rappeler qu’il va y avoir un milliard de plus d’Africains. On peut penser que c’est un marché prometteur pour les entreprises. L’autre point, c’est que l’Afrique s’est ouverte. Il n’y a qu’à voir toute cette nouvelle génération très bien formée, localement ou à l’international, qui veut réussir et qui n’est pas dans des histoires du passé. Cela dit, il faudra résoudre un certain nombre de problèmes importants qui sont des freins. D’abord, une gouvernance qui n’est pas assez efficace, une administration qui empêche les bons projets de se mettre en place, enfin, un manque d’infrastructures aussi.

Source : Le point d’Afrique

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